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La Tour

Août 2021

Loin devant, à l'horizon, j'ai aperçu à nouveau le rond point, le plus grand rond-point d'Europe, avec ses vingt-deux hectares de verdure enclavées dans un anneau routier sur lequel tournaient les véhicules jour et nuit. L'été, la tour qui trônait dans son centre (et que l'on ne voyait que lorsqu'on s'approchait du rond point à partir de l'une des collines des alentours, tellement les arbres avaient grandi) apparaissait couverte d'une brillante robe de lierre et de mousse. Son architecte, le célèbre Xavier Alhenheim, s'était fait connaître grâce à ses immenses jardins comestibles.

Cependant, dans cette sombre journée de Novembre, la tour s'élevait comme un doigt squelettique et rocheux, couvert d'une fine peau grisâtre, pointant le firmament. Son aspect différait cependant de celui de la plupart des autres tours en pierre, il ne s'agissait pas d'un bloc uniforme mais plutôt d'une structure en étoile (avec des nombreux contreforts qui convergeaient vers un sommet) et avec une surface couverte de niches, hautement irrégulière.

Ses travaux de construction avaient mobilisé plus de quatre-cents artisans de la pierre venues de toute la France, à partir d'autres chantiers employant des techniques de construction anciennes. Les pierres de la tour étaient posées les unes sur les autres sans mortier ni d'autres moyens de fixation, mais cette fragilité structurelle était pleinement intentionnelle. Les pierres du sommet avaient commencé à s'écrouler, un processus précoce envisagé par son créateur quand il avait dit aux constructeurs "nous sommes en train de bâtir une ruine."

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Suite au projet de la tour, Xavier siégeait aujourd'hui dans un endroit inconnu, à cause des menaces de mort qui pesaient sur sa personne. En m'approchant avec ma voiture de l'anneau de goudron, j'ai pu voir les fameuses "passerelles écologiques" (ponts permettant à la faune d'entrer et de sortir du centre du rond-point) qui le survolent, et qui avaient nettement renchéri le coût final de l'œuvre.

L'accès au centre du rond-point et à la tour elle-même étaient formellement interdits, ce qui n'avait pas empêché des nombreux curieux et curieuses de s'en approcher, surtout au début du projet, quand les ronces sur le bord de la route n'avaient pas développé un réseau épais. De nos jours, l'aventure se révélait d'autant plus périlleuse que les fossés et la végétation avaient configuré un dédale impénétrable. De toutes manières, selon le désir exprès de son concepteur, la tour ne devait pas être entretenue.

Les écologistes avaient critiqué le coût environnemental du projet, qui était dû majoritairement à la quantité de pierre (extraite d'un chantier lointain) nécessaire pour la construction de la tour, ce qu'à leur avis était en contradiction avec le message affiché du site tout entier. Le fait que la préservation du rond-point avait été possible grâce au co-financement d'entreprises multinationales ne leur avait pas plu non plus.

Les employés et employées du secteur primaire, quant à eux, avaient vu d'un mauvais œil l'occupation "inutile" de terres fertiles et la consommation d'eau nécessaire pour le lancement du projet (à un moment où la sécheresse sévissait). Aussi, quand les bosquets ont commencé à pousser, ils sont devenus refuge de rongeurs et insectes qui se répandaient sur les champs depuis la broussaille. Maintenant que l'écosystème était plus mûr, les prédateurs avaient équilibré les populations de vermine.

Dans son polémique entretien de 2025, qui a précédé de deux mois le début des travaux, Xavier avait déclaré "Je veux que cette tour devienne refuge des chauve-souris et des pigeons. Je veux que ce soit un monument vivant, où les animaux soient des habitants en plein droit et non plus des polissons qu'on tolère dans les interstices." La tour hébergeait à présent une énorme colonie de chauve-souris dans son arche de l'aile sud.

"J'envisage cette tour comme un Memento Mori - or, contrairement à la plupart des œuvres de ce genre, qui agissent à niveau individuel, je vois ma tour comme un Memento Mori universel, adressé à l'humanité toute entière. Il faut qu'on commence à se poser la question de l'héritage qu'on veut laisser, non pas à nos enfants, mais au reste des espèces qui peuplent cette planète, une fois que nous serons partis." Ces propos avaient relancé le débat sur l'utilité de cette commande d'art public.

Malgré le caractère grandiloquent de l'artiste, j'avais toujours apprécié sa volonté de restituer la nature par tous les moyens à sa disposition. Les mots de Xavier résonnaient dans ma mémoire tandis que je quittais le rond-point avec ma Fiat 500, en direction de Quimper.

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